Muse

«Les muses sont des fantômes, et il leur arrive d’entrer en scène sans y être invités» – Stephen King

Marc Smith est un jeune homme de 23 ans comme les autres, à la seule différence qu’il vivait de sa passion. Depuis son enfance, Marc était caractérisé par une imagination débordante. Une imagination qui n’avait d’égale que sa subtilité de langage, et qui avait su à mesure du temps compenser la solitude qui l’accompagnait. De ce trio qu’il formait avec ces deux acolytes peu conventionnels est né une passion insatiable pour l’écriture, ainsi qu’un ami imaginaire plutôt spécial. Cet ami imaginaire étant à ce jour le anti-héros des best-sellers de Marc. Son ordinaire singularité n’était donc pas un mal en soi, car d’une solitude d’apparence handicapante et d’une imagination considérée comme farfelue, il a pu devenir un illustre auteur dont le talent n’était plus à confirmer. Ses œuvres étaient de purs délices littéraires et cet ami, bien qu’anti-héros attisait des émotions troublantes aux lecteurs. Un personnage qui faisait vaciller les cœurs entre sympathie et irritation, compassion et dédain.

Néanmoins, depuis la parution de son dernier opus, Marc n’arrivait plus à écrire. Il essayait toutes les techniques les plus inspirantes qu’il pouvait, mais il n’y avait rien à faire. Son pire cauchemar se produisait. Le comble qui puisse arriver à un être aussi mythique que lui mais aussi à un écrivain se produisait. Il avait les symptômes de la page blanche. Le temps passait, et son inspiration tout comme sa plume devenait mièvre. Les émanations de son esprit ne le satisfaisaient plus, mais il n’y pouvait rien. Il était impuissant face à ce désastre qui semblait poindre quant à son avenir. Il était telle une marionnette qui subissait apathiquement la fatalité de son destin. Il était désemparé, il était perdu car il n’avait que cela dans la vie. Il n’avait que ce talent pour faire de lui un être original et comme il a coutume de le dire, pour faire de lui une personne utile. Si son utilité venait à lui être imputée de manière aussi insidieuse et sournoise, il préférait abandonner. L’abandon avait envahie son âme et la mélancolie était devenue une seconde nature. Un trio avec cette fois-ci des amis néfastes il venait de former…

Les jours passaient et d’une même nonchalance et de désespoir ils étaient teintés. Les jours se ressemblaient tristement pour lui, et la déprime était le maitre-mot de sa maison. Sa demeure qui était auparavant le temple de l’épanouissement et de la vie, était dorénavant à l’image de son propriétaire. Terne, lugubre et dépourvue de vie. La maison était dans un état lamentable, et Marc détériorait aussi son état en essayant de réduire son supplice par des cocktails Molotov des plus destructeurs : antidépresseurs, anti-axiologiques et bien d’autres substances chimiques de ce genre. Ils passaient ainsi ces soirées en position fœtal dans le sofa du salon, après avoir ingurgité ces cocktails accompagnés des alcools les plus forts. Néanmoins, cette nuit, un scénario différent se produisit.

– Marc tu sais j’en ai marre de te voir ainsi! Bouge-toi un peu, essaie de faire quelque chose bon sang! Je ne te savais aussi lâche à ce point pour lâcher prise aux moindres obstacles. Lève-toi maintenant! Cria un jeune homme arrêté en face de lui.

Ce jeune homme face à lui avait une expression faciale éloquente de son irritation face à la situation de Marc. Le ton de sa voix, plutôt dictateur, révélait aussi son agacement. Néanmoins, qui était ce jeune homme qui voulait faire sortir Marc de ses ténèbres? Comment était-il entré dans cette humble demeure de l’horreur?

Au début Marc faisait fit de cette voix. Elle lui paraissait si proche et si lointaine en même temps qu’il songea à un effet secondaire des substances savourées précédemment. Cependant, bien qu’il ait voulu en faire abstraction, il sentait une réelle présence physique devant lui. Il sentait la présence de quelqu’un qui le secouait du sofa. Lorsqu’il daigna enfin ouvrir les yeux, ce fut le paroxysme de sa stupéfaction. Il sauta même d’un bon du sofa. On aurait dit qu’il avait vu un fantôme. Ses idées étaient confuses, il n’arrivait même plus à penser tellement la présence de cet homme devant lui le choquait. Il croyait être encore dans son état de délirium, alors il se dirigea d’un pas décidé et surtout effrayé vers la salle de bain. Il prit une bonne douche froide pour se remettre les idées en place, il se pinça même à maintes reprises pour se convaincre qu’il ne s’agissait que d’une hallucination. Mais non! Lorsqu’il revint au salon, cet homme grand et imposant à la frimousse innocente était toujours là. Comment Jake avait-il pu se transfigurer du papier à la réalité? Comment son personnage principal, anti-héros de ses romans avait pu transcender l’univers des mots pour se matérialiser en humain devant lui? Comment…il se le demandait sempiternellement.

– Comment…mais comment Jake? Que fais-tu là? Non mais je pense que là je deviens carrément fou…autant m’interner. Mais ce n’est pas croyable…tu es un fantôme, une hallucination? Dit Marc d’un air plus que paniqué.

Pour lui il n’y avait nul doute, c’était clair et limpide, les prémices de la folie l’envahissaient. Il était en état de choc. Parler de choc était même un euphémisme pour caractériser son état d’esprit. Il déambulait dans le salon comme si cela lui donnerait un sens à la scène qu’il était en train de vivre. Il ressentait en ce moment un mélange d’émotions que lui-même ne pouvait qualifier. Il alternait rires et pleurs tel un homme qui commençait à perdre la raison. Quoique, c’était à peu près le cas. Jake, toujours debout et de plus en plus consterné décida enfin de reprendre la parole.

– Tu as fini ton cirque, c’est bon? Je crois que tu devrais arrêter sérieusement d’ingurgiter tout et n’importe quoi. Tu commences à perdre la raison mon vieux! Je pensais que tu avais plus d’imagination…un fantôme, une hallucination, non mais vraiment et puis quoi encore? Reprit Jake d’un air encore plus dépité, hochant la tête avec pitié.

Ces mots d’un humour plutôt noir et empreints de sarcasme étaient de trop pour Marc. Cela ne le rassurait pas le moins du monde. Il ne savait plus quoi faire, ni quoi penser face à la présence de son personnage, fruit de son imagination devant lui. Il était si mêlé qu’il se résigna à écouter ce que cette émanation de son imaginaire faite homme avait à lui dire.
– Bon écoute, quitte à être devenu fou, je vais l’assumer jusqu’au bout…Alors que me veux-tu Jake? S’enquit Marc en se tenant la tête.

– Je veux que tu arrêtes de faire le gamin et que tu te remettes à écrire! Je ne vis qu’à travers tes mots, je ne suis heureux qu’à travers tes mots, je ne suis moi qu’à l’encre de ta plume. Si tu arrêtes d’écrire que vais-je devenir? Ton état m’inquiète et je ne sais pas ce qu’il en est de mon avenir. Dans tes œuvres tu parles toujours de courage, de persévérance, de ferveur. Mais vu comment tu agis je me dis que ce ne sont que des mots sur du papier, sans essence. Je te croyais tenace, mais il a fallu que tu connaisses un échec, un seul, pour tout abandonner. Je croyais que tu étais de ceux qui se battaient malgré l’adversité. Mais apparemment là encore je m’étais trompé. Je croyais que tu étais tout sauf égoïste, mais ton attitude là contraste encore avec mes présomptions. Si cet homme qui a fait de moi l’homme que je suis, demeure encore au fond de toi, que celui-ci se réveille car il faut qu’il continue d’écrire. Si cet homme que je croyais connaitre existe encore mais d’une infime partie en toi, dis-lui qu’il faut qu’il continue d’écrire. L’écriture est un art comme les autres, l’inspiration n’est pas suffisante, mais elle reviendra. Cet homme s’il existe encore, ne peut abandonner sa passion parce qu’il a connu un obstacle. Répondit Jake fermement, avant de s’écrouler en larmes devant son inventeur.

À ces mots et à la réaction de Jake, Marc éclata aussi en sanglots. Un véritable chœur larmoyant. Jake se sentait à la fois honteux et désemparé par ces mots qui étaient si justes et qui venaient lui toucher une corde sensible. Tout ce que ce personnage fictif, conçu d’imagination et de mots joliment mis en prose, disait était vrai. Les symptômes de la page blanche avaient altéré la personne qu’il était. De peur de ne plus être utile et de ne devenir qu’un être d’une banalité embêtante, il avait oublié qu’il existait un sentiment plus fort que la peur appelé le courage. Finalement, si cela était la folie, elle lui avait paradoxalement rendue la raison!

– Je m’excuse Jake, tu as raison. Tu sais j’ai eu peur de ne plus être utile…mais je me rends compte que j’ai eu tort. Je te promets que je continuerai à écrire! Mais ceci étant comment as-tu fait pour entre chez moi? Reprit-il d’un ton inquisiteur.

Jake sourit à ces mots et prononça ce qui semblait être sa dernière phrase.

– Merci ami. Et une chose, n’essaie pas d’être utile, reste d’être toi parce qu’il n’y a personne d’autre comme toi!

À ces mots, comme des paroles d’enchantement, Jake se volatilisa. Il partit comme il vint. Que la parole soit, et il disparut. Cela dit, c’était comme si après ces mots il avait été hypnotisé. Ainsi, le lendemain, Marc fut surpris de s’être retrouvé sur le parquet, et sans la présence de son ami fictif dans la maison. Il chercha même paniqué dans toute sa demeure son ami de papier. Mais il n’était plus là. Avait-il déliré? Était-il devenu en l’espace de cette soirée fou? Il l’ignorait, il était confus et troublé. Néanmoins, de ce trouble nébuleux qui l’affolait avait émergé un déclic…son futur roman! Un roman qui serait empreint de cette expérience farfelue. La muse était entrée scène de façon abrupte, sans avoir été conviée, mais elle avait joué son rôle à la perfection, pour insuffler l’inspiration à son auteur.

Signé J-M!

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s