Le point de bascule

Sur le plus beau chemin au monde qu’est la vie, il demeure deux temps forts: la naissance et le moment où l’on découvre pourquoi nous sommes nés. Ainsi, suite au premier grand moment marquant, nous nous lançons dans une longue et parfois frustrante quête au sens de notre existence. Cette quête demeure énigmatique pour certains jusqu’à leur dernier souffle, tandis que pour d’autres, le mystère semble être élucidé aisément. Néanmoins, qu’arrive-t-il lorsque ce temps fort que l’on pensait avoir atteint ne semble être qu’un mirage? Il arrive des moments où seul un événement suffit à ébranler et à remettre en question nos certitudes quant au sens de notre vieIl suffit parfois d’une seconde pour que toutes les années d’une vie soient bouleversées…

Je m’appelle Adriana Santos, ou Andy pour les proches. Je suis issue d’une famille fanatique et enivrée par une seule religion, celle du travail. Bien que cela puisse vous sembler étrange, mon enfance n’a été bercée que par cela. J’entends encore l’écho de la voix de mes parents qui durant des heures discutaient de leur commerce. En fait, le travail, la carrière et la réussite sociale, étaient le seul langage que parlaient mes géniteurs. Loin d’être égoïstes ou affables, ils ont sacrifié toute leur vie pour la mienne. Ils ont fait tout cela afin que je puisse avoir une carrière digne et honorable. S’il est vrai que mon enfance a entretenu le désir secret d’être dessinatrice, ce rêve innocent et naïf n’avait aucune valeur ni légitimité face aux sacrifices de mes parents. C’est ainsi que je suis rentrée à MIT en management et que je suis aujourd’hui propriétaire d’un des meilleurs cabinets de consultation en management. Cette vision de la vie que m’a insufflé mes parents a donc bien plus que quiconque façonné ma vie. Mais que voulez-vous, depuis ma naissance mon avenir était déjà tracé. Ces deux temps forts qui supposément marquent notre existence se sont amalgamés en le seul jour de ma naissance. Je savais d’ores-et-déjà pourquoi j’existais: je suis née pour avoir une carrière brillante et pour élever l’honneur familial. En y pensant, mon père aurait surement esquissé son sourire mi-joyeux mi-orgueilleux dont lui seul avait l’apanage, à cette réflexion en guise d’approbation.

Pourquoi vous raconter tout ceci? Vous devez surement vous demander. Eh bien, parce que cette philosophie de vie est devenue mienne, parce que je suis devenue au fil des années une femme à l’allure inébranlable, influente, indépendante et carriériste. Et surtout parce que j’ai su développer les qualités mais surtout les défauts de ce mode de vie. À avoir du recule c’était peut être une erreur, sinon je ne me serais pas dans cette situation…

***
En ce début de journée d’automne, où les fleurs étaient entre éclat et flétrissure, où le soleil faisait son ascension vers son point de zénith, je perpétuais mon rituel quotidien de jogging. Jusque là rien d’alarmant, vu qu’en vérité je chérissais ce moment qui me permettait d’aller à ma rencontre à travers le silence de la nature. Néanmoins, avant que toute méta-cognition ne soit possible, mes idées me transportaient toujours vers ce qui demeurait le sens dans sa vie: ma carrière. Chaque foulée se faisait au rythme de nouvelles idées visant à mon efficience professionnelle. Chaque foulée était animée d’une impulsion de dépassement de soi. C’est alors que je pensais à une énième stratégie que l’impensable se produisit. Il n’était plus question de chiffres d’affaires ni de performance, c’était le trou noir absolu!

Non je n’avais pas perdu la mémoire, mais j’étais passé en l’espace d’une seconde d’inattention de vivant à spectre. En une seconde je passai de la course à un état que je ne saurai que vous décrire. Je voyais mon enveloppe corporelle apathique sur le sol, mais je ne pouvais rien y faire. J’avais beau hurlé et gesticulé, tout était vain. J’étais spectatrice de l’échéance de la fin de ma vie. Une fin brutale, prématurée et surtout peu idéale. J’étais seule, allongée à même le sol sur un chemin vaseux, peu fréquenté et future proie des termites.

Que s’était-il passé en cette seconde où tout à basculer? J’essayais de me remémorer les dernières minutes précédentes, mais rien n’augurait un tel dénouement. En une seconde, ma vie a littéralement basculé, et de tout mon cœur je priais que quelqu’un me trouve car je ne voulais pas mourir ainsi. La logique aurait voulu que l’on puisse passer nos derniers instants comme on arrive sur terre, avec ceux qu’on aime. Néanmoins, c’est loin d’être le scénario actuel. Le seul côté positif, pour ne point dire l’ironie du sort, était que pour la première fois j’étais véritablement à ma rencontre à travers ce silence lourd et insoutenable de la nature. J’étais confrontée à cette image désolante de moi face à laquelle j’étais impuissante.

Le temps semblait s’être figé quand bien même je pouvais sentir à la posture du soleil que midi approchait. J’étais là depuis déjà quelques bonnes heures et personne ne semblait se préoccuper de mon absence. J’envisageais le pire. Si je partais aujourd’hui vers ce monde inconnu dont le prélude est la mort, quelle serait l’empreinte que j’aurai laissé sur terre? Aucun enfant, aucun conjoint, seule un cabinet qui faisait office de mari et de progéniture à la fois. En y pensant, c’est assez triste d’ailleurs. Je n’ai passé ma vie qu’à me dévouer à ma carrière et au pouvoir éphémère qu’elle me procurait. Elle est devenue une seconde nature, et j’en ai même oublié que l’humanité avait une meilleure saveur lorsqu’elle se conjuguait au pluriel. J’avais même oublié que sur le plus beau des chemins qu’est la vie, l’Amour était l’étincelle qui apportait un sens et une aura électrique que nul ne peut expliquer à ce qu’on entreprend. J’allais probablement achevé mon pèlerinage terrestre sur ce chemin désert et pathétique simulacre de ma vie, et c’est seulement maintenant que je me rends compte que j’ai vécu comme une automate. Définitivement, je ne pouvais pas mourir ainsi. Par cette seconde qui fit basculer toute ma vie, je compris que le deuxième temps fort de mon existence je ne l’avais pas encore vécu. Ma philosophie de vie n’était que mirage. À bien y réfléchir, peut être que ce temps fort sommeillait dans ce rêve d’enfant, naïf et innocent d’être dessinatrice. Je ne peux affirmer ce postulat avec certitude ni sans grande conviction car je demeure encore troublée par cette part de vérité qui vient de remettre en question ma vie toute entière. Cependant, en cet instant où le film de ma vie défile sous mes yeux avec l’écho de nombreux regrets, je me dis que peut être la raison de mon cœur aurait dû être la plus forte sur le chemin de ma vie. Hélas, il semble trop tard. Le temps passe même si paradoxalement j’ai l’impression qu’il s’est arrêté, et mes chances d’être découverte s’amoindrissent. J’ai peur, je n’ai même jamais eu aussi peur de ma vie. On dit souvent qu’avec les “si” on referait le monde. Alors mon monde, je ne désire rien d’autre que de le refaire car si je n’avais pas choisi cette philosophie de vie, si j’avais fait plus tôt des introspections et cette fameuse méta-cognition, je n’aurais pas été là, seule, gisante sur ce sol froid et vaseux. Face à cette tragique fatalité qui semblait poindre imminemment, je m’étais résolu à attendre en position de méditation le point de bascule, le moment où je changerai de cieux…

***
Je ne sais depuis combien de temps je patientais, mais des profondeurs subliminales de mon inconscient surgit l’écho d’une voix plus que familière. Cet écho se faisait de plus en plus fort, jusqu’à ce que je puisse ouvrir d’un effort surhumain les yeux. Mon cœur battait à vive allure tellement j’avais peur que cette voix soit le symbole de la fin. Lorsque j’ouvris les yeux, ce fut la surprise. En fait, rien n’avait changé. J’étais là, allongée dans mon lit et mon réveil indiquait 07:00 am. Je n’étais pas allée courir ce matin. Cette mort imminente n’était qu’un cauchemar, une émanation de mon esprit. Cette voix si familière, cette voix grave et unique n’était autre que celle de Nina Simone que j’avais pour réveil radio. Je n’étais pas morte, j’étais loin d’être sur le point de mourir. Néanmoins, cette émanation de mon esprit qui m’a forcé à réaliser une introspection m’a fait prendre conscience de plusieurs aspects de ma vie qui sont voués dorénavant au changement. Bien que dans un sordide cauchemar, il a suffit d’une seconde dans un état à mi chemin entre la vie et la mort, pour que ma vie soit remise en question. À partir de ce point de bascule fictif, une seconde a engendré un nouveau départ pour moi, sur le plus beau chemin qu’est la vie.

 

Signé J-M!

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