Le Gardien méprisé

Mon enfance avait été bercée par l’écho de la beauté de ce jardin. Un écho que ma mère avait su me transmettre par ses douces paroles de sagesse. Avant même que je ne le vis, mon coeur et mon propre jardin en étaient déjà conquis car l’écho de sa vertu était des plus inspirants. C’est ainsi que je décidai de suivre les sentiers de ce jardin.

Immaculé il était, et ses fleurs tel un manteau des plus majestueux l’ornait avec prestance et fierté. Je suivais donc ce chemin également avec une grande joie et fierté, jusqu’à ce que le choc se produise…

L’horizon n’était plus aussi éclatant. Plus j’avançais, plus je constatais que ce manteau immaculé laissait place tantôt à un désert chaotique, tantôt à une flétrissure désolante. Plusieurs fleurs étaient arrachées, laissant derrière elles un désordre triste et sanglant. Par ailleurs, d’autres fleurs bien qu’encore enracinées, perdaient leur couleur immaculée pour embrasser celle de multiples souillures. Mon choc a d’ailleurs été à son comble lorsque je réalisai, hébétée, que par moment ces souillures venaient teinter mon propre jardin.

Ce portrait en toute honnêteté me contrariait.

Comment un tel désastre avait-il pu se produire ? Qui avait daigné dépouiller ce trésor qu’est ce jardin de sa délicate vertu?

Les questions foisonnaient en mon esprit et je crois que le jeune homme que j’aperçus de loin, devant ce qui semblait être l’entrée principale du jardin, semblait partager mes interrogations. Je partis donc vers lui, afin d’éclairer ma lanterne.

Lorsque je le vis, je compris que mon choc venait maintenant d’être à son comble. Il avait une allure jeune, mais paradoxalement semblait avoir le corps fané. Son visage innocent portait les stigmates de multiples blessures dont certaines avaient cicatrisées et d’autres étaient encore béantes. Il était beau, mais sa beauté était ensevelie sous tout ce triste arsenal, entre blessures et flétrissures. Sa jeunesse apparente semblait être étouffée par des fardeaux trop lourds à porter. Derrière le petit sourire qu’il me fit, je sentis sa chaleur humaine, mais je lus dans ses yeux une tristesse et un désarroi que les mots ne peuvent exprimer. Son état physique me fit penser à l’image de ce jardin…

-Bonjour Monsieur! Comment allez-vous? Vous me semblez bien triste…et ce jardin aussi. Ma maman m’en a tant parlé, mais l’enchantement n’a duré qu’un instant. Vous savez ce qui s’est passé?  Dis-je d’un air confus et précipité.

À mes mots, le jeune homme leva les yeux vers moi, puis après une profonde respiration répondit:

-Humm…Asseyez-vous mademoiselle, c’est une bien longue histoire.

Voyant son air grave, je m’assis sans sourciller pour entendre l’histoire de ce désenchantement et des blessures qui le vêtissent.

“Vous voyez, ce jardin est un véritable trésor, c’est un lieu qui symbolise la quintessence même de l’Amour. Je crois d’ailleurs que c’est pour cette raison que votre mère vous en a tant parlé. Ce jardin exprime la beauté de l’Amour. Et j’en suis le gardien…un gardien aujourd’hui bien méprisé. Ah d’ailleurs j’oubliais, mon nom est Chastity.

Depuis un bon nombre de décennies maintenant, je suis attaqué et mon rôle bafoué. Ces blessures, ces plaies, que vous voyez ne sont que le reflet de la violence que je subis. Mon nom suscite le dédain de bien des personnes, qui estiment d’ailleurs que mon rôle est inutile. D’autres estiment que je suis désuet et que j’aurais dû épouser les mœurs de mon temps. Hum…sacrée dictature relativiste! C’est tout cela, jeune demoiselle, cette violence à mon égard qui a créé le désordre que vous voyez dans ce jardin. Ce qui est paradoxal dans toute cette histoire, c’est qu’au nom de l’amour je suis blessé. Oui, je suis bien souvent blessé par certains amoureux qui ignorent la vraie romance, et viennent arracher les fleurs de ce jardin. Leur passage laisse derrière eux bien des dégâts. Vous savez, ces fleurs sont uniques, si on les arrache, on ne peut plus faire marche arrière. Lorsqu’elles sont arrachées, un désordre se créé et elles peuvent même oublier leur essence, qui elles sont vraiment. Il y a certaines autres fleurs qui ne sont pas arrachées, mais qui se laissent souiller par toutes formes de pensées, de raisonnements, et d’images venant de l’extérieur, à tel point qu’elles perdent leur éclat. Heureusement que les fleurs également connaissent la rédemption.” 

Après ces paroles dont le ton oscillait entre passion, désolation et consternation, il marqua une pause. Je le regardais, je l’écoutais et ses paroles venaient résonner en mon esprit comme un “wake up call”. J’eus à peine le temps d’observer le silence qui s’était établi, qu’il reprit: 

“Je suis un gardien bien méprisé…pourtant je le fais pour que ces dits amoureux sachent ce qu’est le vrai amour, et qu’ils s’aiment d’un amour pur. Je ne suis pas un tonton méchant, ni un père fouettard, qui veut empêcher les autres de s’aimer. Je désire au contraire les aider à s’aimer sans s’instrumentaliser. Vous savez jeune demoiselle, dans de nombreux cas de fleurs arrachées, il y avait une forme d’instrumentalisation inconsciente. Par exemple, l’un pensant qu’ainsi l’autre l’aimera plus, et l’autre cédant à ses désirs charnels quelque peu égoïstes…”

Il soupira longuement en hochant la tête, puis, le regard vide, continua:

“L’amour, le vrai, est patient. Il n’arrache ni ne souille les fleurs, il est respectueux. Il n’est pas autocentré sur lui, mais il considère l’autre dans son entièreté et inconditionnellement.  Il comprend qu’il va de pair avec l’engagement et le don total de soi. Vous voyez, lorsque les fleurs sont arrachées, il n’y a aucun engagement de don de soi total avec le mastodonte qui l’a retirée. Je suis là justement afin que chaque fleur ne se donne pas à n’importe qui, mais à celui qui aura su la chérir, l’aimer comme son Créateur désire qu’elle soit aimée, et qui aura su prendre l’engagement de l’aimer pour le meilleur et le pire, jusqu’à ce que la mort les sépare. Je ne suis pas un gardien pour restreindre la Liberté, ni un rabat-joie…au contraire! Je prône la Liberté, parce que la Liberté existe pour l’Amour, que mon rôle permet d’exalter.” 

Il s’arrêta sur ces paroles qui ne me laissaient pas indifférente. Le silence s’installa, et dans cette quiétude je m’imprégnais de ses paroles. J’avais l’impression que le poids de ses mots venait de démolir la forteresse de raisonnements qui m’animait.

Je décidai après deux bonnes heures de digestion de ses paroles de me lever pour continuer mon chemin sur ce sentier. Je lui fis une longue étreinte, exprimant de ma reconnaissance, et je me promis de partager ses paroles aux magnifiques fleurs que je croiserai en chemin. Alors, chère fleur précieuse, si tu me lis, laisse-toi bercer par ces paroles même si le monde te dit le contraire. Sache que tu as une valeur inestimable, tu mérites le meilleur. Chère fleur, tu es Amour.

Signé J-M!

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